Les épaules de mon père

LES ÉPAULES DE MON PÈRE

1. Mon père et ma mère se sont rencontrés au Club Med en Suisse, ma mère y travaillait et mon père y était pour faire du ski. Je n’ai jamais su comment ils se sont séduits, mais j’ai essayé d’imaginer plusieurs fois comment une jeune italienne de 18/19 ans maîtrisant peu le français a pu taper dans l’oeil d’un arménien de Montreuil.

2. Mon père était très sportif, il faisait de la boxe et entrainait aussi les boxeurs, il s’occupait surtout de leurs muscles. Lui même avait un corps très musclé avec un dos en forme de V et des épaules tellement larges qu’elles dépassaient le dossier du fauteuil de notre salon. Un jour j’ai sortie la règle de mon cartable pour les lui mesurer pendant qu’il regardait son émission préféré sur le sport mais ma règle n’avait pas assez de centimètres pour mesurer d’un bout à l’autre. Par la suite, j’ai toujours acheté mes règles en fonction de la taille des épaules de mon père.

3. À l’école il y avait ce garçon qui me mettait souvent la main au cul, il s’appelait Dominique comme mon frère, je ne sais pas si c’était sa façon de draguer les filles mais je trouvais ça très gênant d’avoir sans cesse une main collée à mes fesses, j’en étais arrivé jusqu’à raser les couloirs de l’école, le dos face aux murs et à monter les étages à reculons, je me sentais ridicule de marcher tout le temps comme un crabe. J’ai fini par lui dire que mon père était champion de boxe – ce n’est pas vrai, il ne l’a jamais été – et qu’il avait les épaules aussi large que ma grande règle, ça c’est vrai, et que demain il viendrait lui mettre une raclée s’il ne cessait pas, ce n’était pas vrai non plus mais ça a été radical. J’étais fière de mon mensonge et aussi des épaules de mon père.

4. Ma mère m’a raconté un jour que mon père a mis ko un carabinier en lui mettant une droite, il paraît qu’il est tombé illico par terre et mon père a dû faire un séjour en taule à Livorno. C’est un cousin italien de ma mère, qui à l’époque avait des hautes relations, qui lui a écourté son séjour en taule. Ma mère dit aussi qu’elle était enceinte, elle s’en souvient très bien à chaque fois qu’elle raconte l’histoire mais elle ne se souvient jamais de qui elle était enceinte. J’aime l’idée que mon père ait été taulard.

5. La seule fois où j’ai mis mon père très en colère, entre l’instant où il m’a dit : « attention, tu vas recevoir une gifle… » et l’action de la gifle, il n’y a pas eu un battement de coeur, la claque a été tellement rapide que j’en ai pas le souvenir du geste. Avec ma mère c’était différent, entre le temps où elle annonce qu’elle va nous corriger et le temps qu’elle cherche un instrument avec lequel nous frapper, on avait le temps de parcourir trois kilomètres.

6. Ma mère a toujours aimé parler, lorsqu’elle a commencé à bien maîtriser la langue française elle parlait vraiment beaucoup. Elle disait toujours à mon père qu’il n’arriverait jamais à parler l’italien et que de toute façon même avec des efforts il n’y arriverait jamais.

7. Chaque fois que nous étions en famille, mon père essayait de suivre les conversations en italien. Lorsque quelqu’un lui posait une question, la seule chose qu’il savait répondre, c’était : « si, si… « . Dix minutes plus tard, il se tournait vers moi pour me dire: « qu’est ce qu’il a dit ? ». Quand je trouvais la question inintéressante je lui traduisais n’importe quoi, comme la fois où je lui ai dit : « il demande si tu veux bien faire un bras de fer avec lui ».

8. Quand j’étais adolescente, ma mère faisait très jeune, tout le monde la trouvait très belle, je leur laissais croire que c’était ma soeur jusqu’à ce qu’ils m’entendent l’appeler Maman.

9. Il y avait une voisine de palier lorsqu’on habitait la Seine Saint-Denis, qui venait chaque semaine prendre le thé, elle arrivait souvent avec des gâteaux secs et son chien à poils longs. Des fois, c’est nous qui allions chez elle. Dans son salon il y avait un grand fauteuil, un canapé rempli de poils de chien, un tapis d’un jaune louche et une table basse qui ressemblait à un garde-manger. Ma mère disait tout le temps qu’elle était grosse et disait même qu’un avion pourrait atterrir sur son derrière. Dès qu’elle se levait du fauteuil pour repartir chez elle, ma mère vaporisait toujours de l’eau de Cologne sur le fauteuil car elle et son chien sentaient l’urine.

10. Nous avons habité au dixième étage d’un building, des fois je disais à ma mère que j’avais le vertige, elle me répondait que nous avions la chance d’être exposés plein Sud, je lui disais que je ne voyais pas le rapport avec le vertige.

11. Mon père a toujours eu des problèmes avec les prénoms, il a toujours dit Juliana alors que ma mère s’appelle Giuliana, ma soeur s’appelle Elisabeth, il l’appelle souvent Sophie et moi il m’appelle Elisabeth. Depuis que ma soeur vit en Amérique, mon père se trompe moins mais il a toujours une hésitation.

12. Un jour ma mère était enceinte. Ma grand-mère m’a demandé si je préférais avoir une soeur ou un frère, j’ai répondu: « je préfère un vélo ». Elle a répondu : « Tu es bien la fille de ta mère ».

13. Dans la famille de ma mère, tout le monde porte des prénoms italiens, pour les garçons ça finit par des o et les filles souvent par des a. Mon grand-père s’appelait Sirio et ma grand-mère Ilva. Ma mère a un frère, il s’appelle Giuliano, et aussi des cousins dont Renzo, Nedo, Piero. Mon père préfère dire, le cousin qui travaille à la banque, le cousin qui est grand et musclé, le cousin qui travaille à la ferme. Mon père disait toujours qu’ils ont de belles viandes de chasse à la ferme. Il confondait souvent les mots chien et viande en italien, cane et carne.

14. Quand j’étais petite, mon père disait tout le temps que le sport c’est bon pour la tête, ma mère me faisait beaucoup lire et écrire car elle disait que cela forme la tête. Un jour, ils ont emmené mon frère consulter un psy pour voir s’il avait un problème à la tête. Après une séance, il a refusé d’y retourner. Mon frère disait qu’il se sentait gêné d’être observé. Moi, j’aurai aimé y aller.